
C’est la question qui a été posé à la dernière rencontre de proche-aidants à laquelle j’ai assisté.
Sur le moment, je ne voyais pas trop où on voulait en venir. Il faut avouer que je ne suis pas très assidue à ces rencontres, par manque de temps et un peu de motivation. Alors j’ai réalisé que plusieurs participants comprenaient mieux que moi.
Pour moi, un sauveteur vient de « life-guard », donc je voyais le gars ou la fille, assis sur cette haute chaise, surveillant les nageurs d’une piscine ou d’un cours d’eau quelconque.
Pour le sauveur, la première image qui m’est venue est celle dans laquelle mon enfance a baigné (petit jeu de mots ici), c’est-à-dire Dieu notre Sauveur! On peut penser à tous ces religieux qui ont voué leur vie à aider l’autre dans la même ligne de pensée. Et aujourd’hui, le sauveur est souvent associé à des regroupements d’aide sociale. Ou même à l’aide médicale. Mais là, je suis peut-être aussi très proche du sauveteur, tout dépend des personnes qui font ces métiers. Je crois fermement que le sauveteur est plus utile à la société.
Quand l’explication est venue, j’ai tout de suite aimé l’analogie qu’on en faisait. Et ça m’a bien fait réaliser que je prenais généralement les bonnes décisions comme proche-aidante.
Ce n’est pas facile de ne pas se voir comme le sauveur, par mon éducation je suis portée à foncer tête première pour aider quelqu’un, sans trop réfléchir, croyant que mon empathie en la situation m’oblige à le faire. Bien sûr, ce faisant, je m’oublie très souvent et me mets en péril. Ce n’est pas toujours aussi clair, mais pour finir, j’en vois toute la portée.
Quant au sauveteur, son rôle a une meilleure portée à long terme. Stratégie et lâcher-prise sont ici au rendez-vous de l’aidant. Comme le « life-guard », on ne coule pas avec la personne en difficulté. Ce faisant, on a des chances de mieux aider à long terme.
La culpabilité de ne pas être comme ma mère qui, elle, a toujours été là pour tout le monde m’a porté très souvent à être le « sauveur ». Je l’ai vu aller aider la 4e femme de son père, alors qu’elle déclinait et avait besoin d’aide à domicile. Elle y a passé plusieurs jours, laissant à eux-mêmes mari et enfants à cette occasion. Bien que je ne me souvienne pas d’en avoir souffert, je vois tout ce qu’elle délaissait derrière elle.
Je l’ai vu aussi s’occuper de mon père, déclinant à la suite de l’annonce de son cancer. Un proche lui avait déconseillé que mon père se fasse soigner dans un hôpital pour des soins palliatifs. Il était mieux chez-lui à recevoir ses soins… Ce fut toutefois très lourd pour ma mère qui l’a vu dépérir et a vécu un stress énorme jusqu’à la fin.
J’ai manqué le décès de mon père, je suis arrivée trop tard et toute ma vie je vais me le reprocher probablement. J’ai choisi ma famille avant mon père… un choix déchirant à ce moment-là. Mais j’étais plus une sauveteuse, je le comprends mieux en vieillissant.
Ma mère a aussi été très dévouée avec son 2e mari, qui a souffert d’Alzheimer rapidement après leur mariage. Elle s’en est occupé jusqu’à la fin et a assisté, impuissante, à son décès. À ce moment-là, il vivait en résidence et accompagné de ses enfants à lui, elle est restée présente à ses côtés. Elle a un mérite incommensurable.
Aujourd’hui pourtant, on réalise que ces femmes (ce sont surtout des femmes, mais il y a eu des hommes aussi) d’une autre époque, étaient des « sauveurs » et que leur dévouement n’a pas rendu les gens autour d’eux plus heureux pour leur fin de vie, je le crains. Et plusieurs des ses proches-aidants ont abîmé leur propre santé, parfois au détriment de leur vie.
Ce ne fut pas le cas de ma mère, qui vit toujours à 90 ans. Même si son plaisir de vivre, l’a quitté depuis longtemps. Après s’être dévoué autant, je pense qu’elle s’est beaucoup cherchée une utilité de vivre. Et son moral en a pris un coup. Tous ses repères sont tombés.
Sa santé décline, c’est évident et je suis hantée par son dépérissement. Je ne retrouve plus la maman dévouée, toujours présente lors de nos rassemblements, joviale, enjouée, croquant dans la vie à pleines dents.
Je sais que nous sommes à une autre étape de sa vie. Que notre présence auprès d’elle deviens une nécessité, puisqu’elle n’a plus de compagnon officiel auprès d’elle.
Je fais de mon mieux pour l’aider, la plupart du temps à distance. Heureusement, il y a plein de moyens de le faire maintenant. Mais je suis bien consciente que ce n’est pas suffisant.
Je ne l’ai jamais laissé tomber, j’ai toujours été là pour elle. Je pense qu’elle le sait.
Son choix de se rapprocher de l’endroit où elle a vécu sa jeunesse, l’a éloigné géographiquement de moi. J’ai respecté son choix même si j’étais bien consciente que je ne pourrais pas autant l’aider.
Elle a vécu des moments très difficiles dans les dernières années, particulièrement auprès de notre famille. Je suis certaine que ça a eu un coup fatal pour elle. Elle se rétablissait peu à peu, mais la maladie (et l’âge aussi probablement) l’a rattrapé.
Maintenant, je suis la « sauveteuse », c’est-à-dire que je fais mon possible pour l’aider sans couler avec elle. C’est difficile, c’est plein de contradictions dans ma vie mais j’essaie de l’assumer. Le « lâcher-prise » ici, prend tout son sens.
Je suis aussi la proche-aidante de mon conjoint. Et mon aide auprès de lui en est une de « sauveteuse » aussi. Je fais mon possible pour l’aider, sans couler. Donc, j’essaie de prendre soin de moi, j’ai des amis et des enfants merveilleux. Je garde mon côté social actif le plus possible. Ce qui m’éloigne de la tristesse et de la rancœur parfois. Peut-être devrais-je un peu mieux m’occuper de ma santé physique, mais j’y arrive assez bien malgré tout.
J’entends souvent qu’il faut garder les aînés le plus possible dans leur domicile. Ça a une grande part de bonne volonté, mais je me rends compte aussi que c’est très illusoire. Personne ne peut donner une présence constante auprès d’un aîné, en perte d’autonomie, à moins de vivre avec lui. Il faut se rendre compte qu’on les abandonne ainsi à eux-mêmes. Certains s’accrochent. Les services d’aide font tout leur possible pour convaincre les proches de cela. Mais soyons honnête, les endroits avec soins débordent. C’est normal que les services d’aide essaient de convaincre les proches d’attendre le placement en résidence le plus longtemps possible. Ce faisant, on refuse une aide précieuse à l’aidé et à l’aidant en même temps.
Pour les politiciens, c’est encore pire, ils ne font que répéter de belles paroles et en même temps, on voit des pertes d’argent énormes. Près de chez-moi, une « Maison des Aînés » est prête à accueillir des résidents depuis plusieurs mois, pourtant personne n’y habite encore. Quel gaspillage d’énergie au mauvais endroit!
Pourquoi les résidences avec soin ne pourraient pas devenir la résidence de l’ainée, même si c’est pour leur fin de vie. Avec de bons soins appropriés, ils auraient alors une bien meilleure qualité de vie. Entendons-nous bien, je ne dis pas de les y abandonner. C’est certain qu’on peut continuer à les visiter régulièrement, mais au moins, on est rassuré sur les soins qu’ils auraient en permanence, qu’on est incapable de donner nous-mêmes.
On y arrive dans les cas des soins palliatifs, pourquoi ne pas donner cette même chance aux aînés qui sont en perte d’autonomie.
Je suis consciente que je me promène entre mon rôle de sauveur et de sauveteur, avec toutes ces réflexions.
Et vous qu’en pensez-vous? Êtes-vous un sauveur ou un sauveteur?
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