Vous souvenez-vous du bon temps où tout le monde était flatté de se faire prendre en photo? C’était un événement spécial, chacun revêtait son plus bel atour et on s’installait très sérieusement devant la machine.

En fait, je n’ai pas connu ce temps-là. Mais j’ai admiré beaucoup de photos où l’on comprenait comme ça avait dû être un moment important.

Je suis plus de la génération baby-boomers, donc celle où la photo était encore analogique. On installait un film dans un appareil, et on prenait parfois jusqu’à 24 poses. Puis il fallait aller porter ce film chez un détaillant qui allait « finir » nos photos, c’est-à-dire développer ce film. Au bout de plusieurs jours, on retournait chercher nos photos et on avait bien hâte de les voir enfin. Souvent, c’était une grande déception. Plusieurs clichés étaient manqués. Malgré les sous qu’on venait de dépenser, il n’y avait pas moyen de se reprendre. On vivait avec tristesse la perte de ces souvenirs. Mais, en général, on regardait avec grande joie ces quelques photos qui seraient classés, soit dans une boîte à chaussure, soit dans un album que l’on pourrait feuilleter dans le temps.

À l’école secondaire que j’ai fréquenté dans les années 70, il y avait même un département de photographie. Ce qui veut dire qu’en plus de prendre des photos, on pouvait aussi les développer en chambre noire. Ce style de photo très « vintage » est encore pratiqué par des hurluberlus d’une autre époque. Je les admire honnêtement!

J’aimais prendre des photos. C’est sûr que j’étais très autodidacte,n’ayant jamais reçu de formation. J’ai dû économiser les films que j’utilisais par soucie d’économie. Je me souviens qu’à la naissance de mes enfants, je prenais une ou deux photos par mois, ainsi j’aurais un souvenir de leur développement, en particulier durant la première année où ils se sont tellement transformés. Quel malheur, quand au bout d’un an, j’ai fait développer les photos de mon fils, le négatif fut abîmé et irrécupérable. Donc toutes les photos de sa première année, ont des taches que je ne pouvais faire enlever.

Je pense que j’avais hérité ce plaisir de prendre des photos de mes parents. Tous les deux en ont pris beaucoup. Ils nous ont laissé un bel héritage de ce côté-là, que j’ai pu numériser durant la pandémie (plus de 600 photos en fait). En fait, ça m’a donné une bonne occupation pour passer le temps.

Mon père a délaissé la prise de photos durant un temps, se consacrant à la prise de vidéo (ou de films comme on disait dans le temps). Mon frère a pu les transférer sur des cassettes VHS et moi, j’ai réussi à les retransférer en fichier numérisé (MP4) plus tard. Ça nous laisse des souvenirs aussi très émouvants, car de voir les gens qu’on aime, bouger, c’est parfois très émotif.

Mais même pour ces vidéos, je cherche à prendre l’instant au vol, et je fais des captures d’écran.

La photographie, c’est un moment dans le temps qui nous rappelle un souvenir, un beau moment que l’on a vécu ou que quelqu’un qu’on aime a vécu.

Je dis souvent que les photos sont ma mémoire, qu’il parle de nos histoires.

Puis est arrivé l’ère des appareils-photos numériques. Alors là, je m’en suis donnée à cœur joie, je pouvais prendre autant de photos que je le voulais. Il ne me restait qu’à choisir celles que je préférais, même si parfois c’était difficile de choisir.

On mettait nos photos dans des albums que l’on pouvait partager avec nos proches. Tout comme les amateurs de photos-diapositives l’avaient fait déjà. On a tous vécu des soirées interminables où quelqu’un voulait nous montrer ses photos de voyage. Partager des albums pouvait aussi être lourd pour les autres.

L’ère des réseaux sociaux a rapidement suivi, et le partage des photos a été facilité grâce à cet outil dans lequel nos proches étaient présents. Je me disais qu’on laissait le choix aux gens de notre entourage de les visionner ou pas.

Il a vite été mentionné que c’était risqué de le faire. Nos photos peuvent être trafiqués avec de mauvaises intentions, il est vrai.

Les gens ont commencé à avoir peur. À demander de ne pas partager leurs photos. Pire à ne pas les prendre en photos non plus.

Mais je continuais à ne pas bouder mon plaisir. J’ai pris des photos en abondance de mes petites-filles. Je suis chanceuse, les parents m’ont laissé faire. Ils auraient pu me l’interdire, j’aurais respecté leur souhait même si c’aurait été comme une pénitence pour moi.

Alors que se passe-t-il présentement? La prise de photos est devenue réellement tabou. En même temps que des tas de gens se prennent eux-mêmes en photos et les publient quand ça leur convient. Des photos qui, en général, ne les représentent pas tant que ça pourtant.

Je perds peu à peu le goût de faire de la photo. Je n’ai plus ce plaisir de prendre des poses naturelles (mais belles). Mes talents de photographe s’en vont à la dérive car ma motivation se perd peu à peu.

Et ça ne semble déranger personne autour de moi. On se fait des soirées où aucune photo ne se prend. Est-ce qu’on arrivera à se souvenir de ces soirées? J’en doute. Il n’y a plus de fêtes, tout est tranquille dans les familles. C’est seulement entre amis que l’on fête maintenant.

Dans la rue, les téléphones cellulaires ne se privent pas de filmer ou photographier la vie autant diurne que nocturne. Ce qui remplace maintenant les journalistes à potins et/ou d’actualité.

Je suis triste de voir disparaître cet état de fait. Avons-nous vraiment exagéré, tant déplu à nos enfants par nos gestes?

Je ne pensais pas mal faire toutefois. Au contraire, toutes les photos que j’ai prises au fil du temps, sont généralement ce qui me reste de plus beau de ma vie d’antan. Elles me rappellent de si beaux souvenirs (on s’entend qu’on prend rarement des photos des mauvais moments de la vie, en privé s’entend). Elles sont ma mémoire et mon plaisir de vivre.

Je respecte le choix des gens qui ne veulent pas de photos, c’est leur droit et je ne les juge pas. Mais j’ai perdu un loisir qui était tellement gratifiant avant!

Et la photographie n’était-elle pas une forme d’art? C’est ce que je croyais en tout cas et qui me rend perplexe sur le futur de cet art.

p.s. je dois dire que je suis peu présente sur les photos en général, puisque j’étais souvent la seule à prendre des photos. Je reconnais la même situation pour mes parents et pour l’une de mes tante (Marielle) qui prenait elle-aussi beaucoup de photos, plaisir que nous partagions. Et j’ajoute qu’en général, je ne m’aimais pas beaucoup sur les photos donc je comprends le refus des gens. Malgré tout, sur les photos, parfois il y en avait une que j’aimais plus que les autres et alors je la gardais précieusement. Mais pour en avoir une qu’on aime, il faut souvent prendre plusieurs photos. Alors pourquoi se priver de ce plaisir?